En sortant de l’Elysée ce 30 avril, les députés La République en marche (LRM) de la commission des lois ont préféré garder le silence. Emmanuel Macron vient de les recevoir comme il le fait de temps en temps. Lors de cet échange, les députés ont été surpris d’entendre le président de la République s’« arrêter longtemps » sur la question de l’immigration, les plongeant dans un certain malaise.
« Il nous a dit en substance : “Ne vous y trompez pas, la question de l’immigration, comme celle de la sécurité, est encore devant nous” », raconte l’un des présents. Un autre explique que le chef de l’Etat a annoncé aux députés que la loi asile et immigration, dite « loi Collomb », entrée en vigueur au 1er janvier, est « déjà obsolète ».
Le texte, qui a notamment permis d’allonger la durée de rétention, avait semé la division dans les rangs de la majorité lors de son examen à l’Assemblée. Mais, que ce soit en matière d’expulsions ou d’accélération du traitement des demandes d’asile, elle n’a pas produit de miracle. Le gouvernement s’inquiète de voir la demande d’asile augmenter de 13 % depuis le début de l’année, après une hausse de 22 % en 2018. « Le nombre de demandeurs d’asile est très nettement en baisse en Europe. Le seul pays qui garde toute son attractivité, c’est notre pays, c’est un problème », estime Didier Paris, député LRM de la Côte-d’Or.

La sortie du chef de l’Etat a néanmoins provoqué un grand malaise dans l’assistance. « C’est un thème qui met en pyrolyse la moitié du groupe », résume l’un d’eux. Les questions régaliennes et de liberté publique font partie des pierres d’achoppement au sein de la majorité. « Une bonne partie du groupe est progressiste sur ces questions », prévient le député Aurélien Taché (Val-d’Oise), qui regrette par ailleurs que « beaucoup au gouvernement fantasment les inquiétudes des Français sur l’immigration ».
Mais le président de la République est bien décidé à remettre le sujet sur la table pour la seconde partie du quinquennat. Et Matignon défend cette ligne. L’immigration « devrait être un moment important de la déclaration de politique générale », mercredi 12 juin, d’Edouard Philippe, confie l’un de ses proches. « On ne peut pas se contenter d’envoyer des signaux », commente un conseiller. Une réunion interministérielle s’est tenue à Matignon sur le sujet, lundi 3 juin. La semaine dernière, les députés de la commission des lois ont également été reçus Place Beauvau et « le ministre de l’intérieur les a ambiancés sur la trop grande attractivité de la France, rapporte un député de la majorité. Il teste le terrain ».

Les députés ont d’ailleurs eu un aperçu de cette volonté lors des débats sur la loi d’orientation des mobilités, la semaine dernière. Le gouvernement a soutenu un amendement issu du groupe Les Républicains (LR), qui prévoyait d’exclure des tarifs réduits dans les transports les étrangers en situation irrégulière bénéficiaires de l’aide médicale d’Etat (AME). Cette proposition, surnommée l’« amendement Pécresse », car c’est un cheval de bataille de la présidente de la région Ile-de-France, a finalement été rejetée. Mais elle indique ce que l’exécutif a en tête. « Le budget de l’AME va atteindre le milliard d’euros dans le cours du quinquennat », note un député LRM. Même si cela ne représente que 0,5 % du budget de l’assurance-maladie, « c’est un seuil très symbolique aux yeux de beaucoup de Français », veut-il croire.

Déjà, Emmanuel Macron avait voulu faire de l’immigration un thème central du grand débat national, déconcertant jusqu’à certains de ses conseillers, alors que le mouvement des « gilets jaunes » ne s’était pas cristallisé dessus. Il n’a d’ailleurs été que très peu abordé lors des trois mois de consultation et, le 3 avril, à Saint-Brieuc, le président a reconnu que cela avait fait partie des « grands absents » du débat.
Pour autant, lors de sa conférence de presse, le 25 avril, il a relancé le sujet, déclarant : « Nous sommes aujourd’hui confrontés à des détournements très profonds du regroupement familial comme des migrations liées à l’asile. » L’occasion d’annoncer son souhait de voir se tenir « chaque année au Parlement un débat sur la politique migratoire ». « Emmanuel Macron ne veut pas mettre les choses sous le tapis », justifie le député Didier Paris, pour expliquer l’insistance présidentielle. « La tension sur ce sujet est latente et peut resurgir à tout moment », défend à son tour un conseiller élyséen.
La résurgence du sujet au niveau politique a aussi des raisons électorales. Les élections européennes ont montré à La République en marche qu’elle avait des réserves de voix à droite. Des électeurs qu’il s’agit de soigner en vue des prochains scrutins. Un député de la commission des lois a compris que, pour le président de la République, « 2022 se jouera sur ces sujets » régaliens.
Dans une interview au Point, publié le 6 juin, le ministre de l’action et des comptes publics, Gérald Darmanin, a d’ailleurs appelé le chef de l’Etat et le premier ministre à faire de « la sécurité (…) une grande politique sociale ». Un élu de la majorité y voit un parallèle avec le recentrage du quinquennat de Nicolas Sarkozy en 2010 sur les questions d’immigration et de sécurité : « Il y a eu le discours de Grenoble, Buisson a gagné, et les digues ont sauté, rappelle-t-il. Un peu comme ça se passe en ce moment. » Pour cet élu, le président de la République peut être tenté de « contrebalancer le virage social (consécutif à la crise des “gilets jaunes”) par un durcissement sur les sujets régaliens ».

 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/06/11/nouvelle-offensive-de-l-executif-sur-l-immigration_5474629_823448.html?fbclid=IwAR1WUHW9I6CFYU7xvdwzu2H08c0McbIjOGmSCb7sO_7DthU36jcBkfiv5r0

Catégories : Presse

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