Les ministres de l’intérieur de l’Union européenne se réunissent aujourd’hui à Bruxelles pour discuter de la politique migratoire des pays membres, l’occasion pour les Enjeux internationaux de réfléchir à la façon dont les Etats européens gèrent leurs frontières face au défi migratoire.
Avec
- Sophie Anne Bisiau chercheuse au sein du réseau Migreurop, un réseau euro-africain de militants et chercheurs dont l’objectif est de faire connaître la généralisation de l’enfermement des étrangers dépourvus de titre de séjour et la multiplication des camps, dispositif au cœur de la politique migratoire de l’Union européenne
Cette année 90 000 personnes, soit 50 % de plus qu’en 2021, ont tenté de traverser la méditerranée par ce qu’on appelle la route centrale, passant par la côte ouest de la Libye ou par la Tunisie pour ensuite s’achever, par la mer, à Malte ou en Italie. La plupart des candidats à l’exil sont originaires d’Égypte, du Soudan, du Tchad ou du Bangladesh. Près de 1300 d’entre eux sont morts noyés cette année.
Il y a deux semaines, la tension est montée entre la France et l’Italie après le refus de la part de Rome d’accueillir le navire Humanitaire Océan Viking de l’ONG SOS Méditerranée, navire qui a finalement accosté en France à Toulon avec 234 migrants à son bord.
Aujourd’hui, à Bruxelles, les ministres de l’intérieur des 27 décideront d’un nouveau plan d’action pour enrayer les arrivées de migrants par la Méditerranée. Ce plan consiste en l’élaboration de vingt mesures à mettre en œuvre par les États membres.
L’Europe externalise ses frontières :
Sophie-Anne Bisiau résume ainsi ce nouveau plan : « nous constatons depuis plusieurs années que pour contrebalancer cette impossibilité à obtenir plus de solidarité dans l’accueil, la Commission mise sur un plus grand investissement des États membres dans le contrôle des frontières extérieures et sur l’externalisation de ces contrôles, sur le dos et au mépris des personnes exilées (…) l’Europe a mis en place un mécanisme de tri et de filtrage aux frontières de l’Union européenne ». Ce plan prévoit d’une part de renforcer la coopération entre l’Union européenne et la Tunisie, l’Égypte et la Libye, dans l’objectif d’augmenter le nombre d’interceptions en mer ; et d’autre part de renforcer l’implication de l’agence Frontex dans le contrôle et l’expulsion des exilés. Sophie-Anne Bisiau rappelle que nombre de leurs opérations s’effectuent dans l’illégalité.
Sur quoi repose cette politique d’externalisation ?
Ce plan d’externalisation des frontières repose en partie sur un accord politique trouvé cet été par les États membres concernant deux règlements : le filtrage préalable aux frontières et la base de données Eurodac. Ce filtrage permet d’enfermer une personne venant de l’extérieur de l’Europe pendant 5 jours, le temps pour les autorités de décider si ces personnes ont vocation à être accueillies ou expulsées. Sophie-Anne Bisiau le résume ainsi : « C’est un dispositif qui consiste à déplacer le tri, initialement prévu dans des hotspots des États membres, au niveau de la frontière, voire dans des pays tiers ».
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Quant au système Eurodac, il s’agit d’une base de données biométrique qui contient les empreintes des personnes en situation irrégulière ou en demande d’asile. Cet accord politique trouvé en juin prévoit d’une part de renforcer l’application du règlement de Dublin, qui oblige les personnes exilées à faire leur demande d’asile dans le pays de première entrée, et d’autre part de faciliter l’expulsion de personne en situation irrégulière. Pour la chercheuse « il s’agit de faire de cette base de données un outil de surveillance de masse et de contrôle des mobilités ».
L’Europe augmente encore son degré de filtrage avec des expérimentations en Tunisie de contrôle d’ADN de personnes subsahariennes, en situation irrégulière ou non. Cette information a été révélée au public par la presse, des journalistes ayant découvert que l’Italie avait fourni à la Tunisie un laboratoire de test ADN dans le cadre de sa politique de coopération migratoire.
Contrôler l’activité des ONG
Le plan proposé par la Commission européenne et discuté aujourd’hui par les États membres a pour ambition de définir un cadre pour les activités de secours en mer, donc selon Sophie-Anne Bisiau « de plutôt contrôler les initiatives des ONG en mer à l’échelle de l’Union européenne ».
La France, dans ce récent épisode concernant l’accueil de l’Océan Viking, reproche à l’Italie d’avoir brisé une sorte d’entente et d’équilibre consistant pour l’Union européenne à fournir à l’Italie les moyens de verrouiller la route de la Méditerranée centrale, quitte à coopérer avec des milices libyennes.
Émission à écouter sur https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-enjeux-internationaux/face-a-l-afflux-de-refugies-l-europe-repousse-toujours-plus-ses-frontieres-1179183
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